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Cette force nécessaire

David Constantine


Traduit de l’anglais par Scadi Kaiser

« Ce cheval me rend nerveuse », dit Judith. « Je n’aime pas le voir là ». « Il ne fait rien, dit Max et on peut leur rendre service, je pense ». Judith ne dit rien, mais en silence elle prit acte du « on » et du « leur ». C’était la fin de l’après-midi, l’heure à laquelle Max était en famille, ce serait dommage, comme il disait, de gâcher ces instants par une dispute. Ils étaient au salon et contre la grande fenêtre orientée ouest, tout contre elle, sous un flot de lumière, le cheval blanc appuyait sa tête. Les filles le trouvaient amusant ; Max dit qu’une tête si longue et blanche sur ce fond de lumière aveuglant était une vision merveilleuse, mais Judith était nerveuse, il y avait un fossé assez profond entre le mur de la maison et le cheval qui donnait des coups d’encolure contre la fenêtre, et elle avait peur qu’il tombe à l’intérieur en fracassant la vitre, mettant du sang partout ; de plus, sa langue orange et la bave qu’il laissait sur la vitre la dégoutaient.

Megan demanda si elle pouvait monter le cheval. Max dit qu’il ne voyait pas pourquoi pas, il poserait la question à Ellie dès qu’il la verrait ; mais Judith dit que non, elle ne pouvait pas, le cheval était trop grand, et comme il était toujours seul, il était devenu bizarre et dangereux. A ce moment-là, la pièce ensoleillée avec sa vue d’ouest sur une baie bordant la mer d’argent, s’assombrit et se troubla, chacun se tut, et de l’extérieur, le cheval les regarda fixement.

Judith se leva, son livre à la main. Elle s’en irait lire de l’autre côté de la maison, aussi loin que possible du cheval, même si cette pièce n’était pas ensoleillée, il y fera froid et pour lire il lui faudra allumer la lumière. Max et les filles la regardaient. Elle pouvait leur briser le cœur rien qu’en se levant, car alors sa petitesse se remarquait, tout comme, si elle faisait un pas, la déformation de ses hanches. « Reste », dit Max. « C’est mieux ici ». Tous trois la regardaient. Le soleil était impitoyable : il révélait les cernes sombres de ses yeux. Mais des yeux bleu-saphir, d’une beauté saisissante à laquelle personne ne s’habituait jamais. Le front uni que présentaient son mari et ses filles, bien que motivé par la pitié, n’en restait pas moins une alliance, elle le ressentait comme cela ; et debout là, elle oublia ce qu’elle avait voulu faire et se sentit juste seule et triste.

Le cheval fit demi-tour et partit au galop. Judith se rassit avec les filles et se rapprocha d’elles pour regarder leurs peintures. Celle d’Esther représentait une maison, une maison banale, avec des fleurs, un joli chemin, des volutes de fumée. Celle de Megan, un loch bleu presque entièrement enneigé de nénuphars blancs. « Quelle vue ! » dit Max, debout à la fenêtre. Le cheval était près de la barrière la plus éloignée, là où le terrain tombait en éboulis jusqu’à la plage de galets. « Un cheval blanc et le soleil qui devient de plus en plus rouge ». C’était instinctif, quand Judith l’émouvait ou le troublait, il ne pensait plus qu’à lui. Très tôt, bien plus tôt que d’habitude, il annonça qu’il devait travailler, les filles l’embrassèrent pour lui souhaiter bonne nuit. Après cela, il prit l’échelle d’aluminium pour quitter le salon et grimper dans les combles au-dessus où il travaillait. Il s’installa en très peu de temps, elles entendirent ses pas sur le plancher, leur plafond ; puis plus rien. Il travaillait.

Judith resta avec les enfants. Elle adorait cette pièce et était ravie de ne pas en être partie. C’était ici qu’elle instruisait les enfants le matin, pendant que leur père dormait. Il y avait des graphiques aux murs, des posters et des travaux réalisés par les filles ; des vases avec des fleurs et des graminées sur le rebord des fenêtres ; et dans un coin, presque trop petit maintenant, même pour Esther, était posé un ancien pupitre. Elle prit Esther contre elle et chanta doucement en Yiddish. Les filles étaient difficiles à coucher l’été. Même minuit passé, il ne faisait jamais tout à fait nuit.

Megan s’arrêta de peindre et s’approcha de la fenêtre. « Ce cheval est dingue », dit-elle. Esther s’était endormie. Si Judith avait été plus forte, elle l’aurait portée jusqu’à son lit. Comme ce n’était pas le cas, elle resta là, s’assoupissant elle aussi, les anciennes mélodies toujours à lui trotter dans la tête. Elle avait besoin de force, elle s’assoupissait, se perdait dans ses pensées, s’inquiétait et interrogeait la nécessité de cette force, lorsque soudain – et ce fut un choc pour elle – elle entendit Max traverser la pièce du dessus et elle vit ses pieds descendre par le trou qui ouvrait sur son espace à lui. Ce fut un choc, elle n’arrivait pas à se souvenir la dernière fois où il avait interrompu son travail pour descendre au salon, alors que sa femme et ses enfants y étaient encore. De la fenêtre, Megan se tourna vers lui, stupéfaite. « Qu’est-ce qui se passe » ? demanda Judith. Esther se réveilla. « Le coucher de soleil est extraordinaire », dit Max. « Il faut qu’on aille le voir ».

Judith était exaspérée. Tous les couchers de soleil étaient extraordinaires à Acha. Pourquoi descendre pour celui-ci ? Mais parce qu’il l’avait fait, les enfants étaient tout agités. S’il descendait, ce qu’il n’avait jamais fait, c’était spécial et tous devaient sortir. Esther était complètement réveillée et Megan vibrait de curiosité, d’excitation, d’inquiétude.

Ils sortirent tous. La maison avait son propre terrain, celui-ci descendait en pente jusqu’à la barrière et un portillon qui surplombaient la plage. Le terrain était accidenté, les enfants couraient au-devant, Max suivait avec Judith qui avançait lentement.

A mi-chemin, elle s’arrêta. « Ça ira comme ça », dit-elle et elle regarda le ciel. Un bandeau de nuages lumineux barrait tout le panorama, mais le soleil était absent, un court instant elle pensa que Max s’était trompé et que le spectacle était fini. « Non, attends », dit Max. « Ça ne fait que commencer », et il passa un bras autour de ses épaules pour l’amener à profiter du spectacle. Le soleil tomba de la bande nuageuse comme une chose qui se liquéfie et perdit toute forme. Lentement, il se nicha entre nuage et mer où il reprit sa rondeur et intensifia sa couleur. Les rayons couraient sur l’eau, sur la barrière et sur le terrain, presque à l’horizontale, étrange lumière orangée. Les enfants étaient à côté de la barrière, sur l’escarpement tapissé de fougères qui surplombait la mer, et dans la lumière, comme de nulle part, vint à eux, empourpré sous le soleil, le cheval blanc. Judith s’élança, mais Max la retint. « Il ne fait rien. Regarde juste cette lumière sur lui ». Une brise venait de la mer et dans ses habits légers, Judith frissonnait. Le soleil semblait s’être arrêté. Le cheval s’éloigna des enfants et s’avança vers elle et Max d’un pas très mesuré. « Incroyable », dit Max. La créature était auréolée d’une lumière orange dorée, mais Judith dit : « J’ai froid ». Il faudrait vingt minutes au soleil, et à tous les effets extraordinaires qui s’ensuivront, pour enfin disparaître. « Regarde, dit Max, il descend le long de la colline ». Sa plongée sous l’horizon ne durera que quelques heures, son déclin contrarié par l’attraction du pôle Nord. « Absolument magnifique », dit Max.

« Je rentre », dit Judith. Chaque nuit était magnifique. Pourquoi descendre pour celle-ci ? Pourquoi faire sortir tout le monde ? Pourquoi énerver les enfants, si tard ? « Tiens-les loin du cheval », dit-elle. « Et c’est toi qui devras les coucher ». Elle rentra en boitant. Max se retourna pour regarder. Elle était trop menue pour ces effets spectaculaires et les accidents du terrain la bringuebalaient de droite à gauche. Mais son fin chemisier blanc prit la couleur de la robe du cheval et les fenêtres de la maison s’embrasèrent.

Couchée dans son lit, exaspérée, elle repensa à Max qui avait quitté sa tanière à l’étage pour descendre au salon. Comme il pouvait faire tout ce qu’il lui plaisait, pour la contrarier ; et tous les anciens griefs remontèrent à la surface. Il n’y avait jamais eu la moindre discussion pour savoir à qui serait la nouvelle pièce. Les filles auraient pu avoir chacune leur chambre. Elle était merveilleusement claire, une lucarne, une fenêtre à l’ouest et au sud. Maintenant, elle ne montait jamais là-haut, l’échelle lui faisait mal, c’était trop raide, comme il avait dû savoir que ça le serait. Depuis des mois, l’état de ses hanches s’étant dégradé, elle n’était pas montée là-haut, n’avait pas même grimpé assez haut pour jeter un coup d’œil, et voir à quoi il travaillait, dans cet endroit à part, ce repaire au-dessus du salon familial, tout à lui, où il pouvait monter et d’où il pouvait descendre, comme bon lui semblait. Elle l’entendit rentrer et mettre les filles au lit – ou plutôt elle l’entendit demander à Megan de mettre Esther au lit. Puis, elle l’entendit redescendre, sans venir la voir ; elle l’entendit faire du café à la cuisine ; l’entendit aller jusqu’à son échelle d’aluminium. Lentement, la chambre s’obscurcit, mais il ne fit jamais nuit. Un coucou était là, toute la nuit ; et pire encore, surgissant au milieu de ses rêves, elle entendait le cheval s’agiter dans la tranchée ou fosse à l’arrière de la maison où il se frottait et tapait contre le mur extérieur. Il disposait de tout le terrain sous un vaste ciel d’été, mais il préférait traîner, renifler autour de leur maison, là, où il faisait le plus sombre, là, où il n’avait pas sa place.

Max travaillait. A l’aide d’un crayon très fin, il dessinait des os. Il était capable de passer une nuit entière sur les vertèbres d’un mouton ou sur la structure du haut de la patte, la jointure. Le crâne, les tracés sinueux qui s’emboitaient, les habitacles du globe oculaire, des dents et de la moelle, les chambres, passages, appartements, tout le logis, pouvaient facilement faire l’objet de son attention durant un mois de nuits silencieuses. Il apprenait la forme et la fonction exacte de ces éléments, mais aussi leurs textures externes et internes, saines, et dans les creux, dans les alvéoles délicates comme dans les tracés en filigrane révélés par la décomposition, elles étaient propres comme un sou ou souillées de terre, de fougères, d’herbes. Il consacrait presque toutes ses sorties à la recherche d’os ou de choses d’apparence osseuse. Sur la plage, il trouvait des pinces desséchées, des carapaces et des cassettes nervurées et mouchetées d’oursins. L’été, il était plus agité et à trois ou quatre heures du matin, au clair de l’étrange lumière, aux cris des oiseaux insomniaques, il partait fourrager, il traversait l’étroite route pâle et pénétrait les terres sauvages de roches mauves, de tourbe noire où se déclinait toute la palette des verts et des bruns et où cascadait l’eau blanche. Là-haut, il trouvait des cornes, certaines encore sanglantes à l’endroit de leur rupture d’avec les têtes vivantes, d’autres, décornées des années auparavant et écourtées par l’érosion. Il trouvait des galets en quartz, semblables à des globes oculaires fossilisés et des lichens qui sont la forme de vie la plus sèche et la plus ténue qui soit. Là-haut, les racines du vieux pin de Calédonie luisaient dans l’eau ambrée du marais comme de gigantesques étoiles de mer. Ce bois-là, il l’estimait : dur et pâle comme de l’os. Il y avait cette rivière dont il dédaigna le nom gaélique pour la renommer la rivière d’os. En amont, s’était coincée une carcasse et au fil des mois, la marée, aidée de quelques corbeaux, avait emporté les chairs et la puanteur et les substances, puis l’animal se disloqua et glissa au fil de l’eau et Max récupéra les différentes pièces pour son travail.

Un jour, il trouva le crâne d’un cheval, il le ramena sous le bras, rentra dans la maison endormie, grimpa du salon à son espace de travail et se mit immédiatement, et ceci jusqu’au réveil des enfants, l’heure pour lui de se coucher, à dessiner sa découverte qui était aussi longue, large, complexe et fascinante qu’un animal entier.

L’hiver, il ne partait presque jamais en campagne et restait dans sa chambre tout en haut où la lune morte, mais lumineuse l’éclairait par la lucarne. Il travaillait, assis sur une chaise haute, à une table inclinée d’architecte, il calait les os selon un certain angle, arrangeait la lumière selon son goût, et les recopiait aussi précisément que son œil, sa main et la pointe fine de son crayon le lui permettaient, sur du papier. Après les avoir parfaitement rendus sur de grandes feuilles de papier blanc, il composait à l’aide de couleurs qui n’en étaient guère, et de pinceaux parfois aussi fins qu’un cheveu, les tableaux dont il était passé maître. Il prenait l’os, précisément observé, comme point de départ et élément concret pour en faire de magnifiques abstractions aux couleurs glacées.

De temps à autre, lorsqu’il dormait, les filles grimpaient dans son atelier. Megan touchait et soupesait les objets blancs – il y en avait partout, à droite comme à gauche – et feuilletait pensivement les classeurs. Esther avait installé un petit coin douillet avec ses poupées. Mais Judith ne montait jamais et il le savait. Le mauvais état de ses hanches aurait rendu l’ascension difficile; de plus, il le savait, elle en était arrivée à haïr son travail.

Ellie était descendue pour faire du cheval. Judith la regardait revenir par le long de la côte au petit galop. Oui, elle valait vraiment le coup d’œil. Elle avait l’air libre et épanoui. Spontanément, après qu’elle eut rangé son équipement dans la grange, comme Max le lui avait proposé, Judith l’invita à entrer. C’était la fin de l’après-midi. Max était encore en famille dans le salon baigné de lumière. « Voici Ellie », dit Judith. Tout à coup, elle s’intéressa à cette fille et se mit à l’interroger, elle fut amicale, mais directe. Pourquoi avait-elle abandonné l’université ? Que pensait-elle faire à Acha où il n’y avait pas de travail, personne de son âge, rien pour stimuler son intelligence? Ellie ne manquait pas de bonne volonté, mais à chaque fois qu’elle essayait de répondre, elle lançait des regards à Max, en quête d’approbation. « Comme elle est belle, se dit Judith, et elle est amoureuse de lui ». Ellie avait trouvé l’université cynique et pénible. Il n’y avait personne à qui parler de choses vraiment importantes, les garçons ne pensaient qu’au sexe et ses professeurs ne faisaient que plaisanter. A la fin, elle en eut assez, elle arrêta de manger et elle rentra, depuis, ça n’allait toujours pas mieux. Assise là, un rayon de soleil sur elle, ramenant sans cesse en arrière son épaisse chevelure brune, elle était, pensa Judith, trop belle pour son propre bien. Son visage, échauffé par sa promenade à son arrivée, avait maintenant la pâleur de la lune, une pâleur lumineuse, son teint d’une pureté presque translucide. Toujours amicale, Judith insistait. Les femmes avaient besoin d’indépendance, elles devaient avoir des compétences, décrocher des diplômes, être capables à tout moment de prendre leur vie en main. Ellie haussa les épaules, chercha ses mots, regarda Max qui dit : « Ellie adore cet endroit ». « Tu n’as pas à travailler » ? lui demanda Judith, et lorsqu’il dit non, pas pour l’instant, elle se leva et avec une énergie telle que l’on remarquait à peine son boitement, elle quitta la pièce et revint avec du whiskey et trois verres. Elle les servit et dit : « Si tu ne travailles pas, je vais jouer. Je n’aime pas le faire quand tu travailles ». « Tu pourrais », dit-il. « Cela m’aiderait ». « Peut-être, mais je ne le fais pas », dit-elle, et elle s’assit au piano près du pied de l’échelle d’aluminium et commença à jouer.
Max remarqua les cheveux devenus de plus en plus fins, les traits de plus en plus creusés, les poignets de plus en plus frêles. Ellie, lorsque Judith se retourna, remarqua l’éclat extraordinaire des yeux bleus, l’élégance des vêtements cousus main et, quand elle commença à chanter, c’était tout à fait elle : intelligente, énergique, vive, dans la célérité de son jeu, dans le maintien de sa tête, dans sa voix de plus en plus assurée parce que les chansons de sa langue maternelle lui revenaient. « Ressers-nous, Max », dit-elle, et va chercher ton violon». Il s’exécuta, resservit trois verres, lestement monta l’échelle derrière elle, et en un clin d’œil, redescendit et accorda son instrument.

Maintenant, Ellie, spectatrice à part entière avec les enfants, regardait mari et femme raviver leur ancienne histoire. Judith menait, mais Max comprenait vite et il était doué pour développer les thèmes qu’elle lançait. Le salon vibrait de cette gaieté que seul l’exercice désinvolte d’un talent de société pouvait créer. Dehors, un autre coucher de soleil extraordinaire se déployait, et au premier plan, le cheval blanc s’approcha de la fenêtre pour scruter l’intérieur. Judith haussa la voix pour lui chanter sa chanson. Max traversa la pièce d’un bond pour lui offrir une sérénade. Mais il ne perdit pas sa dignité. Les muscles de son épaule tressaillaient, les mouches assaillaient ses yeux, mais il continuait à les fixer par-dessous sa frange et à embuer la vitre de son souffle chaud. Judith chantait et jouait, les enfants applaudissaient et l’accompagnaient, et après quelques indications de Judith, Ellie put en faire autant. Ils burent encore. Ellie regardait Max puis Judith, complètement ébahie. Tous deux lui apparaissaient sous un autre jour, surtout Judith: celle-ci semblait infatigable et en fait, elle l’était quand elle chantait et s’émerveillait des richesses qu’elle et Max avaient partagées. Des morceaux, qu’elle avait composés elle-même, des années auparavant, il s’en souvenait, et quand elle les reprenait, il élaborait un nouvel accompagnement. Physiquement, il lui ressemblait, svelte, vif avec une jolie bouche, un charme tout féminin. Tout en jouant, il la suivait attentivement du regard avec un brin d’inquiétude. Les yeux bleus de Judith le déconcertaient, ils semblaient le railler. Finalement, il comprit ce qu’elle voulait et rejoignit le rang des spectateurs, alors, face au mur, leur tournant le dos, elle chanta quelque chose qu’il ne connaissait pas, quelque chose que personne ne connaissait, mais il en reconnut l’air et l’esprit, et les trois filles, chacune à sa manière, le comprirent aussi, elle le chantait dans un dialecte plus étrange et plus ancien que celui de chez elle, amer, tourmenté, il raillait sa propre beauté, rejetait violemment l’idée d’une beauté rédemptrice, mais restait magnifique, bien que plus triste, plus tendu, plus outrancier que magnifique. Brusquement, elle dit: « Max, tu vas vouloir travailler ». A Ellie, elle dit : « Tu es bien sotte, si tu restes à Acha ». Sur ce, elle rejoignit ses enfants en claudiquant, les prit par la main, et quitta d’une démarche chaloupée et incertaine, comme si elle avait été rompue de coups, le salon.

Max la réveilla. Il glissa sa main sous sa chemise de nuit et la posa sur sa hanche gauche. Se réveillant, elle s’extirpa péniblement de son sommeil. Ils avaient pour habitude de se retrouver à la cuisine quand les heures de veille de Max finissaient et quand les siennes commençaient, et parfois il leur arrivait de prendre un thé ensemble avant qu’il n’aille faire sa nuit dans leur lit. Pourquoi changer d’habitude aujourd’hui ? Avec beaucoup de douceur, beaucoup de tendresse, il caressa sa hanche et le haut de sa cuisse. Le soleil illuminait déjà la chambre. Des larmes de honte lui montèrent aux yeux. « Arrête Max, dit-elle, s’il te plait, arrête ». Il cessa et allongés côte à côte, ils contemplèrent le plafond.

- Pourquoi tu ne travailles pas ?

- Je pensais…commença-t-il, je voulais…

- Tu as eu tort. Je te quitte. J’emmène les filles. J’aurai besoin d’argent. Nous devons vendre la maison. Il pleura. Elle le laissa faire. Puis il dit : tu ne sais pas à quel point je t’aime, elle rétorqua :

- Quand j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être d’un cancer et que j’ai fait quatre-vingt-dix miles pour faire des examens, tu as refusé de venir, tu m’as dit que ça te bouleverserait trop, tu m’as dit que ça t’empêcherait de travailler.

- Mais j’étais incapable de travailler. Tout au long de ton absence, je suis resté à pleurer, incapable de faire quoi que ce soit.

- Tu aimes ce genre de souffrance. Moi, je n’en aime aucun. Ça me faisait mal d’appuyer sur les pédales de la voiture. Les filles étaient malades – pas une, mais plusieurs fois – il fallait tout le temps que je m’arrête, que je descende, que je nettoie.

- Il y a différents genres de souffrance.

- Tu ne sais pas conduire. Tu ne veux pas apprendre.

- Je hais cette route. J’aurais voulu qu’ils ne l’aient jamais construite. »

Ils virent tous deux qu’il n’y avait pas d’issue et se turent. Max entrevit sa solitude future. Il se mit à l’imaginer et son cœur battit plus vite. Il pensa à nouveau à cette idée qui le séduisait plus que jamais, que misérable, coupable et absolument seul, son travail pourrait être meilleur. « Je dois souffrir », dit-il à voix haute. « Il le faut. Alors, je ferai du bon travail ». « Ta souffrance pue », dit-elle. « Toute souffrance pue et est une perte de temps ». « Non, dit-il, s’enthousiasmant, nous vendrons, je prendrai un cottage, j’en prendrai un plus haut sur la côte, là, où il n’y a pas de route ». Il vit, de façon magnifiquement claire et justifiée, sa vie réduite à l’isolement et au travail. Ses yeux brillèrent. Transporté par son idée, il s’assit.

Judith se leva, et se détournant, s’habilla rapidement. « Tu es magnifique », dit-il. « La ligne de ton dos est magnifique. Pourtant, tu ne me laisses plus te toucher ». « Je boite, dit-elle, et ça devient de pire en pire ». Après s’être habillée, elle se tourna vers lui, assis nu sur leur lit. Il était mince et fort, en forme et avait la peau douce. Son visage s’était éclairé et animé à l’idée d’une vie solitaire et d’une souffrance productive. « Tu feras venir Ellie », dit Judith. « Elle tiendra la maison et quel plaisir au petit matin de la retrouver dans ton lit ». « En tout cas, je pourrai lui parler de mon travail », dit Max.

Les filles dormaient encore. Judith sortit. Un lever du jour sans nuages, le paradis. La petite baie était pleine, paisible, irisée. Deux phoques s’étaient rapprochés. Lentement, éprouvée par les accidents du terrain, Judith descendit jusqu’à la barrière. Les filles bondissaient et sautaient jusqu’au sable, et entre les fougères, le long d’un petit sentier rudimentaire qui allait vers la gauche, Ellie pouvait amener son cheval ; mais pour Judith la barrière marquait la limite. Autrefois, il y avait eu un chemin qu’elle arrivait à prendre, aidée de tous, mais une tempête, sublime à regarder par les fenêtres ouest et sud de leur maison, avait déplacé les rochers et l’avait rendu impraticable. Elle observa les phoques. De la haute mer, leur habitat, ils jaillissaient côte à côte, s’embrassaient pour s’évanouir et réapparaître loin l’un de l’autre. Cela semblait être un pur délice, l’eau, le soleil, onduler avec souplesse de la tête au cou, plonger à la verticale et fuser à nouveau par delà les transparences aigue-marine, comme une danse. Il y avait des matins où Max allait nager, elle le savait. Ils se retrouvaient autour de la table de la cuisine, il y avait du sel sur sa peau, ses cheveux étaient mouillés, il buvait un thé avec elle, puis allait se coucher.

Elle se détourna. La maison sur le seul terrain verdoyant était baignée de lumière. L’aventure romantique qu’avait d’abord été cet endroit, le travail qu’ils y avaient accompli tous deux, avec toujours de la musique, une faim et une soif aiguës, leur amour et leur solidarité, éveilla en elle, à ce moment, une sorte de tentation. Le champ avait fait éclore de pâles et pourpres orchidées. Le nom des autres fleurs, les petites fleurs communes, Judith les récita à voix haute comme si elle les apprenait aux enfants : casse-lunettes, caille-lait, herbe à lait, tormentille. L’on voyait au sud de la maison la route que Max haïssait. Elle était étroite, pâle, insignifiante, mais pour Judith l’idée était courageuse, l’entreprise était courageuse : une échappée vers le sud pour contourner une côte escarpée. Derrière la route, à l’est, se trouvait la lande – lande, marais, montagne, qu’elle était tout autant capable de survoler que d’arpenter. Mais elle le savait : l’on y trouvait du lichen aux lobes rouges et vifs, du lin des marais doux comme les cheveux des enfants lorsqu’elle les avait coupés pour la première fois et en avait gardé deux boucles parmi ses bijoux ; et là, où jadis se dressaient les shielings, les fougères se déployaient si suavement au printemps, qu’elle n’en supportait qu’avec peine le souvenir. A l’arrière, se dressaient les hautes montagnes, pelées à vif, grises comme la cendre sous une certaine lumière, rosées, violettes ou rouges sous d’autres.

Encore et toujours. Les étoiles, les cascades de glace l’hiver, les couchers de soleil tout au long de l’année. Lui fallait-il vivre de cette nature magnifique et en rendre ses filles dépendantes ? C’était comme une nausée et peu importait le nombre de fois qu’elle le ressentait, à chaque fois, c’était comme une nausée lorsque montait en elle le besoin de cette force nécessaire. Elle serra les poings et reprit le chemin abrupt qui montait vers la maison endormie. Et là, le cheval blanc arriva.

En un large demi-cercle, le long de la bordure du terrain, sortant de sa cachette à l’arrière de la maison, il descendit à fond de train sans être ralenti par les accidents du terrain. L’admiration, son premier sentiment, se transforma rapidement en terreur face à la maîtrise et la puissance avec lesquelles, crinière au vent, il dévalait la pente pour passer entre elle et la barrière – ce petit espace – pour remonter et se recacher derrière la maison. La fougue, le bruit et l’odeur du cheval qui l’avait encerclée, qui faisait comme il voulait, la laissèrent tremblante. Elle ne pensait qu’à rentrer chez elle, rentrer et fermer la porte à clé. Si elle était petite vis-à-vis des montagnes et des magnifiques couchers de soleil d’Acha, cette petitesse était abstraite, une vue de l’esprit ; mais face au cheval, de toute évidence, elle avait la fragilité d’un oisillon. Elle prit le chemin de la maison en sanglots, terrifiée, maudissant sa hanche, et le cheval revint à fond de train, droit sur elle semblait-il, mais il l’esquiva, passa à côté et alla rassembler ses forces en haut de la côte avec à sa disposition toute l’énergie du monde. Judith tenta de se raisonner : il représente la force, il te montre ce qu’il sait faire, il peut passer à droite comme à gauche, comme il veut, te balayer de sa queue pour jouer, sans malice, il est jeune, il ne pense pas à mal. Mais elle essaya de courir, certaine de s’effondrer de terreur s’il revenait, elle essaya et échoua, chuta, sa hanche gauche se déboîta.

S’évanouissant de douleur et alors même qu’elle sombrait, elle dit : ceci est déjà arrivé, je sais ce que je dois faire ; mais quand elle revint à elle et émergea d’une vague de douleur nauséeuse, lorsqu’elle revint à elle, sa voix trop faible pour appeler à l’aide, le cheval se tenait au-dessus d’elle. Il était l’incarnation de toutes les angoisses : l’angoisse de l’extrême faiblesse, de l’infirmité absolue, de la honte et de l’impuissance à être boiteuse, l’angoisse d’être dépendante, l’angoisse d’un cancer des os, et aussi d’autres terreurs, plus anciennes, inscrites dans son sang, dans sa famille, dans sa lignée, l’angoisse de les voir resurgir, sur ce, elle s’évanouit à nouveau, moins de douleur que de terreur, alors que la longue tête blanche du cheval – yeux saillants, naseaux comme deux puits noirs – se pencha sur elle. Un seul sabot délicatement posé sur sa poitrine et sa vie serait anéantie, pourtant, c’était la tête, la langue orange, la bave sur les lèvres noires qui focalisaient toute sa terreur, sur son faciès impassible, elle lisait l’étrange comme une inconnue absolue, une chose incompréhensible, une défaillance dans sa manière de percevoir le monde, et comme une faille dans un paysage elle ne contiendrait que terreur infinie. Voici comment, couchée meurtrie sous lui, elle voyait le cheval.

Puis, ce ne fut plus ainsi. Puis, brusquement, ce ne fut plus ainsi. Couchée sur le dos par terre, aussi démunie qu’une brebis abandonnée aux corneilles mantelées, brusquement, et de moins en moins, ce fut ainsi. Elle vit que ses yeux humides étaient assaillis d’insectes et qu’une veine battait et palpitait sur son épaule gauche, il plongea vers elle sa longue tête et avec une douceur maladroite lui donna un léger coup sur la joue, il donna un léger coup et poussa un doux soufflement, frotta son museau, donna un léger coup, insistant. Il traina sa frange poisseuse et sa crinière sur son visage puis releva la tête en un large mouvement de bas en haut qui lui indiquait de quelle façon elle pourrait se relever, et il replongea, frotta sa tête contre la sienne, la crinière drue passant et repassant jusqu’à ce qu’elle comprenne et s’accroche, alors, doucement, s’arc-boutant, il la redressa et elle se retrouva assise, là elle bascula sur sa hanche saine. Jusqu’ici, tout allait bien. C’était un petit succès et un bon début. Elle l’avait déjà fait. Le cheval inclina la tête une fois de plus. Cette fois-ci, elle agrippa la crinière drue, poisseuse, grise et blanche des deux mains, elle se redressa, il la souleva et elle se retrouva debout. Elle se tint contre lui en un déhanchement bizarre, tout son poids sur la jambe droite. La dernière fois, cela avait été la voiture, la dernière fois, elle s’était traînée sur 10 yards le long d’une route pleine d’ornières à peine carrossable, s’était traînée de là où ses sacs de course s’étaient déversés jusqu’à la voiture où elle s’était relevée en prenant appui sur le capot chaud, et avait fait ce qu’elle s’apprêtait à faire maintenant, le visage pressé contre le flanc palpitant du cheval pour l’aider à lutter contre la douleur, une fois de plus, replacer sa hanche, remboiter en bonne place la tête fémorale, elle s’accrocha à lui, immobile et patient, pour lutter contre nausée et douleur.

Se cramponnant à sa crinière, elle avança pas à pas, elle sentait tout contre son épaule le mouvement de la jambe du cheval qui contenait sa force pour l’accompagner, et elle rentra chez elle en remontant le coteau. A la porte, il la laissa et reprit le chemin de ses courses folles.

Judith ouvrit la porte. Megan était à la cuisine et préparait du thé. Elle avait l’air adulte et importante. « Papa est contrarié, je lui prépare un thé, dit-elle. « Oui, dit Judith, fais donc ça ». De la porte à une chaise, de la chaise à la table, de la table à un coin du poêle, elle parvint jusqu’au canapé du salon où elle s’allongea. Elle vit devant elle, aussi abrupts que des montagnes, impressionnants mais familiers, les défis que sa force aurait à relever.


Story © copyright David Constantine

Translation © copyright Scadi Kaiser

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