The European Short Story Network

Joanna Walsh

Vagues


Traduit de l’anglais par Elizabeth Meuret

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Il y a du monde dans le bistrot à huitres et les gens sont tous liés d’une manière différente, ce qui exige des petits changements: ils se demandent les uns les autres, avec courtoisie, s’ils ont envie de s’asseoir dans des places dans lesquelles ils ne se sont pas déjà assis mais dans lesquelles d’autres gens préfèreront les voir s’assoir. Quelques fois des groupes entiers se lèvent et les changements suggérés sont faits ; quelques fois elles se lèvent à moitié et aussitôt elles se rassoient et les changements ne sont pas faits. Quelques tables dans le bistrot sont face à la plage et d’un côté sont disposés des tabourets hauts pour que les clients puissent apercevoir la mer. D’autres tables ont des tabourets hauts sur les deux cotés donnant la possibilité à certains clients d’être face à la mer, d’autres, face au bistrot, mais les deux groupes peuvent voir leurs visages respectifs. Grace à l’angle du soleil et les parasols en paille qui abritent les tables, les gens qui sont face à la mer ont plus de chance de se trouver à l’ombre. Tout le monde ne peut pas être face à la mer, tout le monde ne peut pas être à l’ombre.

La serveuse passe. Les gens qui sont face à la mer ne peuvent pas la voir et ne peuvent pas lui faire signe avec leurs yeux. Face à la mer, ils sont dans l’impossibilité de signaler quoi que ce soit à qui que ce soit car rien sur la plage ne peut recevoir leurs signaux, ni les mouettes, ni la mère et son bambin qui se trouvent trop loin, ni la grue occasionnelle qui picore entre les déchets. Oui, il y a des déchets sur la plage, bien que peu, et bien que, par sa présence, le bistrot rende les déchets un sujet tabou. Le long de ce bord de mer, toutes les plages ont des déchets, soit plus ou soit moins que cette plage. Ici dans le bistrot les clients qui sont face à la mer peuvent le remarquer ou l’ignorer, mais ils sont obligés de l’accepter comme faisant partie de l’environnement, comme ils doivent accepter que les algues—qui couvrent les cailloux avec une couche verte et visqueuse, et qui, contrairement aux déchets, fait naturellement partie de l’environnement—sentent.

L’odeur des algues doit être acceptée comme faisant partie de l’environnement naturel, même si celle-ci masque le parfum des huitres servies au bar, dont l’odeur est si similaire et cependant assez différente.

Plus loin, le long de la plage, où la mère et le bambin pataugent dans l’eau, les algues forment des rubans verts qui sont plus agréables à l’œil, mais cela pourrait être l’effet de la distance. La mère et le bambin auraient pu choisir une meilleure plage. Cependant toutes les plages le long de cette côte ont des déchets, quelques unes ayant moins d’algues et moins de cailloux. Cette plage n’est pas idéale pour patauger, par contre il se peut qu’elle soit bonne pour les huitres. Oui, les algues, les déchets, l’odeur, les cailloux doivent faire partie d’un environnement que les huitres préfèrent, ce qui explique la présence du bistrot à huitres, permettant aux clients, attablés, de regarder la plage et la mer et de comprendre que cela doit être l’environnement naturel des huitres et de l’approuver.

Parce qu’il a choisi de s’assoir à une table face à la mer, afin de voir et approuver l’environnement naturel des huitres des algues des déchets des mouettes de la grue des cailloux et de la mère et du bambin compris, il n’arrive pas à faire signe à la serveuse et à cause de ceci ou parce qu’elle n’est pas suffisamment attentive, ou parce que le bar aux huitres n’emploie pas assez de personnel pendant la haute saison de l’été, la serveuse n’arrive pas avec sa commande.

Il dit:

« Peut-être ils m’apporteront ma commande en entier et en une fois, mais j’aurais cru qu’ils m’aient apporté les boissons d’abord. »

Il dit:

« Ils n’ont pas assez de personnel. »

Ils emploient le nombre de personnel qu’ils ont les moyens de payer et servent à une cadence qui convient au personnel. La capacité est naturelle et proportionnellement correcte. “We must wait.”

Il dit:

« Ils ont trop de tables »

Il faut aussi considérer le nombre de personnel que le bistrot peut se permettre d’employer pendant les mois d’hiver, ce que nous espérons reste équilibré bien que la population de l’île doive se réduire par — combien? —cinquante, soixante-dix pourcent, et pendant ces mois la prise des huitres peut rester stable ou peut, injustement, augmenter car les mois d’hiver sont plus susceptibles de contenir la lettre « r » et pendant ces mois on dit que c’est mieux de consommer les huitres, car pendant leur saison de ponte, laquelle typiquement contient les mois sans « r », elles perdent la texture plus désirable, maigre, et ferme et perdent le gout vif d’algue qu’elles ont pendant les mois frais, les mois de stérilité, et elles deviennent grasses, saturées d’eau, molle et moins gouteuse, et ainsi, bien que toutes les tables ne soient pas remplies pendant ces mois d’hiver et pendant lesquels la population de l’île se réduire par – combien? – quarante cinq, quatre-vingt pourcent, nous pouvons espérer que le nombre du personnel employé par le bistrot reste stable.

Théories:

Pendant la basse saison pour les visiteurs, ce qui est la haute saison pour les huitres, sont les huitres conservées dans la glace ou mises en boite et puis expédié à Paris?

Pendant la basse saison pour les visiteurs, ce qui est la haute saison pour les huitres, est-ce que les huitres sont écaillées par le personnel?

Ou

Pendant la basse saison pour les visiteurs, ce qui est la haute saison pour les huitres, le bistrot et les huitres sont-ils abandonnés et le personnel licencié?

La serveuse passe à coté de notre table à nouveau. Elle ne s’arrête pas.

Il dit:

« Je pense qu’ils sont le personnel d’été. Ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Dans un autre pays il se peut que mon mari soit en train de coucher avec une autre femme. Il se peut qu’il ait décidé, ayant l’option, étant pour une fois dans la même ville qu’elle, d’enfin coucher avec la femme avec qui je sais il avait déjà considéré la chose, bien que, jusqu’ici il ne l’ait pas fait. C’est l’heure du déjeuner. Au pays où se trouve mon mari ce n’est même pas encore l’heure du déjeuner. Si mon mari couche avec la femme, il le fera le soir. Comme il ne l’a pas encore fait, comme il n’a pas encore commencé son voyage vers la ville où elle habite, dans laquelle il est obligé de se rendre pour son travail qu’il couche avec elle ou pas, et comme je me trouve dans le bistrot à huitres à l’heure du déjeuner dans un autre pays, il n’y a rien que je puisse faire pour l’empêcher.

L’homme assit en face de moi, en regardant vers la mer les algues les déchets les mouettes la grue les cailloux, le tout que je ne peux pas voir mais que je devine derrière moi, ne veut plus attendre ses huitres. Il est venu ici pour se détendre mais les huitres sont trop détendues pour lui. Il dit « veux – tu partir? » Il se lève à moitié et donne l’impression de vouloir partir mais renonce.

Il veut punir quelqu’un pour la lenteur des huitres. Il veut punir en quittant la table la serveuse qui n’a pas apporté sa commande. Comme il est face à la mer il ne peut pas faire signe à la serveuse alors il veut me punir en partant. Il ne part pas. Puisqu’il ne part pas il veut punir quelqu’un (la serveuse? moi?) en n’appréciant pas son déjeuner.

Déjà il a posé plusieurs questions à la serveuse. Dans la queue pour les tables il a demandé une table, sans être en tête de la queue. Lorsqu’il a demandé il ne lui demandait pas directement mais il a dit en français Excusez – moi, suivie par, Pardon, puis il a fait un bruit qui semblait être français et il a gesticulé vers les tables avec sa main. Puis il a demandé oui? oui? Ensuite, il m’a demandé de demander une table à la serveuse. Je parle français, mais après le bruit, je ne peux pas.

Chaque fois qu’un groupe de gens passait le long du chemin qui borde le bistrot, sur des vélos ou à pied, il les a regardés anxieusement au cas où ils pourraient se joindre à la queue, et avoir une place assise avant lui. Il y a deux entrées au bistrot, dont les deux sont visibles depuis la porte, et il a surveillé les deux soigneusement pour s’assurer que personne ne resquille. Lorsqu’il est arrivé en tête de la queue, il a fait un mouvement vers une table, mais la serveuse n’a pas réagit. Il n’a pas répété ce mouvement pour ne pas abandonner sa place en tête de queue. Il est resté planter fermement à cette place empêchant tout passage jusqu’ à l’arrivé d’une autre serveuse qui lui a donné une table.

Il a fait de la première serveuse une ennemie. Elle aura du plaisir à servir son ennemi. Peut être lui aussi aura du plaisir à participer à ce combat.

Je n’ai aucun plaisir de me battre avec des serveurs et des serveuses malgré le fait que maintenant, par association, je suis aussi l’ennemie de la serveuse.

Alors, il est ici, assis à la table face à la mer. C’est la table qu’il avait indiqué, la table qu’il a désiré, de laquelle il peut voir la mer la plage les mouettes la grue la mère les cailloux le bambin les algues les déchets, et aussi, en face de lui et bloquant sa vue de toutes ces choses, moi.

Il dit,

« Je veux partir »

Il dit,

« Veux-tu partir? »

Il se lève de la table.

Il s’assoie à la table.

Il se lève et se dirige vers la porte la plus proche, entre temps la serveuse apporte les boissons.

Bien qu’il me soit possible en partie de partager son angoisse concernant la table, les boissons, les huitres, je trouve, parce qu’il est si fâché, que j’arrive à contempler leur retard avec une équanimité complète.

Chaque table est faite d’une longueur de la moitié d’un tronc d’arbre en demi-lune, posée sur des tréteaux. Les tabourets hauts sont en métal de couleur vive. Au dessus des tables, les parasols de paille signifient relaxation.

Il n’a pas envie de se relaxer. Il a envie d’avancer. Il est déjà en retard pour son prochain lieu de relaxation, la plage, où nous avons rendez-vous avec des amis à lui à une heure précise. Il se fait des soucis pour notre éventuel retard, que les amis seront anxieux, qu’eux et que lui ne pourriront pas se relaxer. Il sort son téléphone pour voir l’heure. Nous devons être à l’heure pour le transat, la serviette de plage.

Depuis la mer un bateau à moteur se dirige tout droit vers le bistrot, tellement droit que je ne perçois pas sa forme, seulement sa proue et l’écume qu’elle génère. Sur sa proue sont assis deux personnes, un homme et une femme, parfaitement bronzés dans des combinaisons de surf, et pour un long moment il me semble que le bateau ne s’arrêtera pas et continuera sa voie vers le bistrot et arrivera, pas comme les gens qui passent sur le chemin de l’autre côté du bistrot en vélo ou à pied, ni par les portes du bistrot, mais directement entre les tables, ignorant complètement la file d’attente.

Il sort son téléphone et regarde de nouveau l’heure. C’est à peu prés à ce moment que mon mari doit partir pour la ville dans laquelle la femme réside, la femme avec qui il pense coucher. Comme je sais qu’il y a peu de chance que mon mari me dise la vérité s’il couche avec cette femme—il se peut qu’il me dira qu’il l’a fait quand il ne l’a pas fait ou qu’il me dira qu’il ne l’a pas fait quand effectivement il l’a fait—j’ai pris la précaution d’être ici dans le bistrot à huitres avec cet homme qui peut-être veut coucher avec moi. Comme mon mari sait que je sais qu’il est peu probable qu’il me dise la vérité au sujet de la femme avec qui il aurait couché ou pas, je serai incapable de me rendre compte si oui ou non il me dit la vérité, alors il doit se rendre compte que s’il couche avec cette femme, il le fera pour son propre plaisir seulement. Moi, si je couche avec l’homme assis en face de moi au bistrot, même si je ne mentirai pas si j’ai couché avec cet homme, je serai incapable de dire à mon mari quoi que ce soit qu’il puisse accepter comme la vérité, ainsi je dois par ce faite faire en sorte que ce soit pour mon propre plaisir aussi.

Le bateau à moteur a fait un virage et le nombre de personnes est de six, tous bronzés et noir, uniformément et à la perfection. Ils sont soit dans le bateau ou dans la mer à côté du bateau et sans se presser ils sont en train de faire quelque chose ou de ne rien faire, peut-être ils amarrent le bateau afin de venir au bistrot et manger des huitres, ou au contraire ils sont en train de faire tout à fait autre chose.

Ils sont tous minces et bronzés et leur décontraction leur a permis d’être plus minces et plus bronzés que les gens qui voudraient se trouver tout de suite dans le bistrot en train de manger des huitres

Il dit « Peut être ils amarrent et ils viennent manger au bistrot » A ce moment précis, nos huitres arrivent et sont mangés rapidement.

Pendant le temps que nous avons passé au bistrot il y a eu le bruit doux et répétitif des vagues. Vagues, je pense, waves: On-du-ler. Undulation. Le bruit des vagues est posé et modulé précisément pour ne pas déranger ou distraire mais de manière à rester constamment audible. Parfait.


Story © copyright Joanna Walsh.

Translation © copyright Elizabeth Meuret.

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