The European Short Story Network

Stella Duffy

Brixton Beach


Traduit de l’anglais par Carine Osmont


Il y a des images dans l’eau. L’eau de la piscine les retient, les a toujours retenu, depuis sa construction dans les années trente et encore avant. Et encore avant, quand il y avait des étangs ici, dans le parc, des étangs où les gens du coin avaient pris l’habitude de venir se baigner. Les hommes d’abord, et puis les hommes et les femmes, avec des heures de baignade différentes, bien sûr. Un étang avant la piscine, une maison avec jardin avant le parc, et avant ça peut-être un terrain communal, un champ, une forêt. On peut toujours remonter plus loin dans le temps. Plus loin, encore plus loin.

06h00. Les premiers nageurs arrivent, qui sont la risée des adeptes de la salle de sport, des minettes du yoga, ces corps impatients, imparfaits, qui s’apprêtent au froid, au cristallin, au frais. Quand il était enfant, Charlie partait nager avec son frère Sid à Kennington, ils faisaient le mur au beau milieu de la nuit, ces nuits d’été longues et chaudes, trop chaudes pour leur chambre exigüe, et puis il n’y avait pas de mère pour les surveiller, ils se faisaient la belle sur le vélo de leur copain Bill, ils allaient là où l’air était plus frais, les arbres plus verts, le ciel et les étoiles plus hauts. Avec l’étang si cristallin, vert. Charlie ne connaissait ni la mer ni la montagne, mais l’air frais de Brockwell Park lui suffisait.

08h00. Le rush avant le travail, ça se bouscule à l’entrée, les nageurs à droite, les sportifs à gauche, une moitié vers les respirations saccadées, les corps chauds, la musique qui bat le rythme, l’autre moitié vers le froid, le frais, le cristallin. En milieu de matinée les gamins du coin débarquent. Jayneen vit dans l’immeuble connu sous le nom de Block, et en été elle va au Lido tous les jours avec son amie Elise et Monique, la cousine d’Elise. Elles se promènent le long de rues qui portent des noms de poètes, des poètes que Monique a lu, des poètes qu’elle connait, c’est une fille brillante, intelligente et tout ça, elles se promènent dans des short très courts et des hauts plus courts encore et elles savent bien ce qu’elles font, et ça les fait rire quand les garçons sur leurs vélos ridicules trop petits pour eux ralentissent, ralentissent et les examinent, de pied en cape, sous toutes les coutures. Toutes les trois respirent la peau de jeune femme et la chair que l’on exhibe et le corps mûr à point. Et elles le savent bien, ça leur plaît. Les jeunes filles se promènent jusqu’à la piscine en plein air, Brixton Beach, elles ne prennent pas la peine de se changer, elles n’ont pas l’intention de nager, Elise a passé cinq heures à préparer ses cheveux le week-end dernier, ils sont bien lisses, le chlore les abîmerait. Elles viennent au Lido pour s’asseoir et prendre un bain de soleil et de regards béats. Jayneen jette un coup d’œil autour d’elle, se passe du beurre de karité sur la peau, comme elle le fait chaque jour, deux fois par jour, elle sait que c’est important, et elle fait une grimace en apercevant là-bas, à côté du café, la fille blanche si mince, couverte de taches de rousseur et de coups de soleil, la peau brûlée, mais qui reste bêtement assise au soleil. La peau de Jayneen est lisse et douce, elle l’a appris à Monique aussi, les filles blanches aussi doivent protéger leur peau. Peut-être que les filles blanches ont besoin de mères noires pour leur montrer comment prendre soin d’elles-mêmes. Charlie est dans l’eau. Il est toujours dans l’eau. Il nage en faisant de grands mouvements. Il se faufile entre les jeunes hommes qui courent et font la roue dans la piscine, en essayant d’attirer l’attention des filles, en essayant de ne pas attirer l’attention du maître-nageur, en ne prêtant aucune attention aux lignes longues et basses du bassin. Les jeunes hommes n’ont d’yeux que pour les courbes des jeunes femmes. Charlie se rend compte qu’il pense aux jeunes femmes et tourne son attention vers l’eau, vers ses mouvements larges, vers sa façon de respirer sous l’eau. Il nage vite et avec de grands mouvements jusqu’à l’autre bout du bassin, là où l’eau est moins profonde, évite les petits qui crient et se donnent des coups, les bébés dans les bras, et tourne pour reprendre de la vitesse, seul.

À l’heure du déjeuner, l’endroit est bondé. Les employés qui s’échappent du bureau à midi, les enseignants à la retraite et la moitié du marché de Brixton, venue jusqu’à Railton Road pour y retrouver la verdure, l’eau, le bleu. La terrasse du café est encombrée de serviettes et de biberons et de jouets, les jouets des petites filles et des petits garçons qui flottent dans l’eau avec leurs adorables mamans, mamans toutes mouillées, tiens-moi bien maman, tiens-moi bien. Un bébé dans chaque bras. Helen n’en revient pas. Elle avait imaginé tout autre chose en posant son premier congé maternité, quatre ans plus tôt. Si longtemps que cela? Elle jette un regard vers sa main gauche où Sophia et sa copine de jeu Cassandra sautent de haut en bas, s’accrochant de toutes leurs forces à son bras (mon dieu, qui pouvait bien appeler sa fille Cassandra? Un nom qui marquait le destin des classes moyennes du sud de Londres d’un sceau funeste), tandis que de son bras droit elle berçait le petit anneau de caoutchouc auquel Gidéon et Katsuki étaient accrochés. Helen secoue la tête. À l’époque, quand elle se rendait au travail, et ça lui plaisait de se rendre au travail, elle se demandait ce que ça faisait d’être l’une d’elles, l’une de ces mamans d’East Dulwich qui embouteillaient les cafés et les rues de leurs poussettes dernier cri. Une ombre passe et lui fait lever la tête, c’est Imogen, la mère de Cassandra. Imogen lui indique une table entourée de berceaux. Leurs amies leur font signe de la main, le déjeuner est servi, Helen passe un par un les enfants qui se mettent à brailler, réclamant ceci, exigeant cela, elle sent se poser sur elle les regards désapprobateurs des nageurs venus ici pour le calme et la tranquillité. Helen est devenue cette mère. Celle avec la poussette dernier cri. Et elle maudit tous ces regards qui le lui rappellent, et elle se maudit de s’en souvenir. Et elle n’échangerait ses enfants contre rien au monde. Et puis elle a besoin d’une poussette, une grande, elle a des jumeaux (au moins elle ne les a pas appelé Castor et Pollux). Helen a perdu d’avance et elle le sait. Elle s’assoit avec son burger de légumes. Et commande un verre de vin. Après tout. Charlie nage, longueur après longueur. Il fait une embardée vers le couloir voisin pour éviter les jeunes hommes qui font un piqué pour impressionner les filles et énerver les maîtres-nageurs, fait un tour parfait entre deux jeunes femmes qui poussent un cri perçant au contact de l’eau froide. Il évite les nageurs plus lents que lui, les gamins qui discutent, il ne s’arrête pas. Charlie appartient à l’eau, seulement à l’eau.


15h00. L’accalmie. Margaret et Esther sont assises contre le mur là-bas, au soleil, elles sont ici depuis cinq bonnes heures, elles se déplacent avec le soleil. Les inspirations et les expirations de la salle de yoga d’à côté parviennent jusqu’à elles, c’est le son des corps que l’on étire et que l’on plie jusqu’à la perfection. À soixante-seize et quatre-vingt-un ans Margaret et Esther n’ont cure de la perfection, même si les jambes de Margaret sont toujours aussi belles et que la blancheur opaline de ses cheveux fait la fierté d’Esther. Margaret contemple son corps, le sein droit plein qui tombe, le sein gauche qui manque. Elle a subi une mastectomie quinze ans plus tôt, ils lui avaient parlé de reconstruction, mais elle n’en voulait pas, pas plus que d’une prothèse. Margaret aime son corps tel quel, avec ses cicatrices, ses cheveux blancs, ses rides, son vécu. Esther et elle viennent à la piscine tous les étés, trois fois par semaine depuis cinquante ans, sauf pendant cette période sombre des années 1980 où le conseil municipal l’avait fermée. Elles font vingt longueurs ensemble, la tête au-dessus de l’eau, une brasse lente et synchrone parce qu’Esther aime discuter et protéger ses beaux cheveux de l’eau. Alors Esther sort de l’eau et Margaret fait vingt autres longueurs, seule, la tête sous l’eau cette fois-ci, expirant sous l’eau, pleurant sous l’eau parfois, autrefois, quand c’était plus difficile, elle pleurait sous l’eau parce que c’était le seul moment où Esther ne pouvait pas l’entendre. Ça va mieux maintenant, elle est en vie et elle est heureuse d’être ici, heureuse de partager un autre été avec l’amour de sa vie. Esther lui tend une tranche de gâteau au gingembre, avec une noisette de beurre, elles s’assoient et regardent l’eau. Deux vieilles dames dont les mains tâchées par l’âge s’unissent. Charlie continue de nager.


17h30. Un peu avant le rush de fin de journée. Dans les vestiaires, Ameena prend une profonde respiration et sort le costume de bain qu’elle a enroulé dans sa serviette. Elle avait demandé qu’on le lui envoie une semaine auparavant quand elle n’avait pu résister plus longtemps au plaisir de l’eau. Il était arrivé hier. Il est beau, d’un bleu profond. Son seul contact lui fait penser à l’eau, la texture est douce, soyeuse. Ça fait des jours qu’elle a chaud, qu’elle veut s’abandonner au plaisir de l’eau, de la piscine. Elle retire lentement ses vêtements et met le costume de bain. Une fois enfilées les deux pièces principales – pantalon de bain et tunique – elle va jusqu’au miroir et met la capuche qui couvre entièrement sa chevelure. Trois petites filles l’observent effrontément. Elle leur sourit et se sert de leur regard pour se donner du courage, porte sa tête couverte bien haut, traverse le vestiaire redevenu calme, les regards la suivent, les conversations se font chuchotements, elle se dirige vers la piscine dans son burkini bleu profond. Ameena adorait nager à l’école, elle s’était refuser le plaisir de l’eau lorsqu’elle avait décidé de porter le voile. Elle ne veut plus se le refuser désormais. Le burkini, c’est un choix, l’eau un désir. Elle peut avoir les deux, et pour cela elle est prête à affronter les regards. Dans l’eau, Ameena ressemble à n’importe qu’elle autre femme en costume de bain. Elle nage mieux que la plupart d’entre elles, et se laisse aller au mantra cadencé de ses bras et de ses jambes, de son cœur et de ses poumons. C’est comme une prière et ça la rassure. Charlie fait deux, trois, quatre longueurs à côté d’Ameena, et puis ils changent de rythme, ils ne sont plus synchrones, ils sont à nouveau séparés.


20h00. Le café est presque plein, la piscine presque vide, une poignée de nageurs brave les appels implorants des maîtres-nageurs. C’est l’heure de fermer, l’heure de sortir de l’eau. Ceux qui sont attablés pour le dîner trinquent et admirent le spectacle féérique des lumières qui se reflètent dans l’eau presque immobile et jusque dans la salle de sport avec ses coureurs sur les tapis de course, les tapis de marche, dans les classes de ballet et de fitness. Martin et Ayo commandent chacun une autre bière et se font un léger signe de la tête. Ils ont commandé une bière avec leur dîner. Ils en commanderont probablement une autre demain soir, ils sont bien ensemble, une belle rencontre. La nuit est calme et ombreuse. Charlie continue de nager, personne ne le remarque. Le café finit par fermer, on éteint les lumières de la salle de sport, le personnel chargé du ménage a déjà fini, plus un bruit dans la piscine ou le parc sauf les renards qui racontent la nuit et annoncent les heures de leurs cris. Et puis un chat, qui observe. Charlie sort de l’eau, son corps lui appartient de nouveau, il est fait de souhaits et de larmes et de peut-êtres, de possibles, de certitudes, d’espoirs murmurés dans l’eau, du sourire des jeunes hommes et du rire des vieilles dames et des gloussements gutturaux des bambins sur les serviettes douces. Il est fait de ce rire d’été qui déborde jusque dans la piscine. Il s’habille. Chemise blanche, caleçon long, pantalon très ample qui lui tombe sur les chevilles, gilet, cravate discrète, à peine serrée sous l’encolure, veste trop serrée, chaussures trop grandes. Sans la canne ni la moustache ni le chapeau melon, il n’était qu’un homme parmi les autres qui se déplaçait à son rythme, doucement, dans l’eau. Avec eux, il est de nouveau lui-même. Le Petit Vagabond s’en va, vers Kennington, il refait le chemin que Sid et lui sillonnaient ces nuits d’été jusqu’aux précieux étangs de Brockwell Park. Derrière lui l’eau garde la trace de l’homme qui s’y était glissé dans la fraîcheur de minuit, une piscine de celluloïd dans laquelle sa vie vacille, puis s’efface.

Story © copyright Stella Duffy.

Translation © copyright Carine Osmont.

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